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Rouge Hartley x Bordeaux – Le projet du dehors

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Rouge Hartley x Bordeaux – Le projet du dehors

Aux cotés de Rouge Hartley, porteuse du projet « Le projet du dehors » pour la mairie de Bordeaux, nous avons repeint et partagé du temps sur les murs du Parking Victor Hugo.

Ce lieu a été un marché, une place. Les lieux gardent le mémoire de ces souvenirs en se nommant la « place » de la ferme Richemont.
Aujourd’hui, un parking avec un passage traversant, un palais des sports et des commerces rythment la vie des lieux. Beaucoup de sans abris occupent les lieux à toute heure et les actions asssociatioves sont nombreuses pour soutenir les personnes en situation d’exclusion.

Insatisfaite de sa peinture, Rouge n’a pas hésité à le repeindre. Deux fois. Elle s’est auto-toyée comme on pourrait dire !

Echanges, rencontres, enquêtes de quartier ont été nécessaires pour donner corps au projet global. Les mots de l’artiste valent plus de de longs discours et décrivent les intentions autour de ce projet qui a mobilisé l’artiste durant de nombreuses semaines pour aboutir à la réalisation des fresques.
Les voici



Avis de passage – ferme de Richemont

Invitée à penser ce projet je n’ai su par quel autre bout le prendre que la rencontre, l’immersion et la collecte. C’est souvent ainsi que j’aborde un espace : il me faut le rencontrer. Ecouter les fables locales, la diversité des quotidiens qui font une rue, découvrir peu à peu ses interstices, les souvenirs des autres, les itinéraires qui y mènent, et laisser se dessiner par des paroles d’aujourd’hui ce qu’il était hier, ce qu’il pourrait être demain.
Pour rencontrer cette rue qui n’a de place plus que le nom, j’y ai peint avant tout ; car peindre dehors est le moyen le plus concret que je connaisse pour devenir l’oreille d’un mur, et insérer une pause dans le flux de la vie. La parenthèse qu’ouvre une peinture de rue est vite remplie des mots des passants.

Dans cet espace là, des histoires, il y en a beaucoup.

Il m’a semblé évident que ce lieu pluriel, je ne pourrai le penser et le peindre seule, et j’ai appelé des artistes à la rescousse, pour leurs savoir-faire, leur vigilance et leur sensibilité.
Avec Nast.404, artiste peintre et pochoiriste, nous avons imaginé la composition de l’ensemble, et nos murs en écho. Louis Deducla en sa qualité d’écrivain, a mené des enquêtes biographiques, produit des textes et conçu un atelier d’écriture. Polen.KH, en tant que muraliste assistant, a prêté main forte à mes peintures et comme toujours, son écoute et son esprit critique pour les pousser un pas plus loin.
Avec La Cloche, une association en lutte contre la grande exclusion des sans abris, nous avons pu mener des ateliers où la parole et l’écriture des riverains, des commerçants, des médiateurs de quartier et des bénévoles des maraudes ont nourri notre pioche à idée.

Les mains de Jacqueline

L’iconographie de l’ensemble, nous l’avons conçu comme des chiffonniers, en superposant sur chaque image des fragments du réel que nous avons rencontré, des indices d’histoires, comme un palimpseste sensible et résolument intimiste de cette rue – intime car un homme sut faire d’un bout de ville son appartement, d’une rue une place, et d’une place, par moment, une communauté.

Il y a bien sûr l’histoire de Dominique , que nous avons connu Neuneuil, ou plutôt, que nous n’avons qu’à peine connu mais dont la mémoire nous a été transmise. Tout autour de la place la vie de Dominique semble faire chorale.

Moi je l’ai rencontré par Jacqueline. Rencontrer un homme par son amoureuse, ce n’est pas rien, et c’est là, dans la singularité de cet amour pas comme les autres que l’histoire de l’espace a commencé pour moi.

Dominique et Jacqueline se sont aimés, l’un résolument à la rue et l’autre non. Avec l’évidence et l’incongruité d’un roman, elle se glissait la nuit venue dans un lit à même le bitume, et ce jusqu’à ce que la mort les sépare.

Lorsque Jacqueline parle aujourd’hui de sa grande histoire, de ses mains sur une feuille, elle pointe les espaces : « il était ici, et moi là », et soudain quelques mètres carrés sous une étagère à voiture en deviennent un royaume si vaste qu’il semble nécessaire de le cartographier d’un geste.

C’est là que cette rue s’est ouverte pour moi : là où les mémoires font place. Il nous fallait en faire autant : ancrer enfin les flux de la ville pour que l’épaisseur d’un décors se fissure, s’ouvre à l’espace nécessaire des rencontres. Il nous fallait nous aussi nous arrêter, nous assoir, peut-être lire un bout de livre. Sous un parking ce n’est pas si commun ; et c’est pourtant là précisément que la fabrique du commun commence.

Faire place
Du commun il y en eu ici, il y en a (nous l’avons vu), et il y en aura encore.
Il y eut le marché couvert, qu’une vie dense peuplait et qu’on ne peut que rêver lorsqu’on ne l’a pas connu, avec sa fleuriste fantasque à la voiture électrique semeuse de pétales, ses murailles de cagettes, et sa langue du dehors un peu daté, farouchement orale sans doute. Habiter le dehors a des formes multiples. C’est y travailler, c’est y peindre, c’est y vendre, c’est y vivre, y tenir une bibliothèque , s’y aimer , s’y tolérer , y avoir un rôle , s’y assoir parfois simplement sur le pas de sa porte comme pour goûter le droit de l’espace. Des assises, nous n’en avons plus trouvé ; nous en avons peint, une fin de marché pour moi, une chaise où l’absence s’assoit pour Nast.404. Nous y avons peint le vide et le plein aussi, et le regard d’un jeune homme qui se souvient qu’il fut un temps, qu’il n’a pas même connu, où les bavardages d’étals façonnaient le vivre ensemble, et plus tard (mais encore trop tôt pour qu’il l’éprouve) une bibliothèque et une figure de rue autour desquels se tissaient des amitiés. Il y a le droit à la rue et le droit au dedans. Nous sommes quelque part au milieu, au seuil sans doute. Entre les usages, les classes et les tensions, entre le souvenir et la projection, entre l’hommage à Dominique, les doléances et les ravissements des passants, nous avons peint.

« Que l’on se comprenne bien. Dans le passage et derrière chaque rôle, il y a un être irréductible à ce que l’on perçoit, inqualifiable et informel. Mais dans le passage, il y a des rôles, des marques de la forme qu’imprime le rythme de la ville, des attitudes prises dans ces rôles et autant de murailles entre les êtres que de manière de les briser. » Luka Merlet

( Un merci ému à Jacqueline, aux libraires, couturiers, cafés du coin, et aux amis de passage qui m’ont arrosé de chaleur et de soutien. )

Peindre ces murs n’était ni anecdotique, ni rapide. Sur le plus grand d’entre eux je m’y suis reprise à trois fois avant de le trouver convaincant. C’est qu’il me tenait à coeur. Certaines parties, pour ne pas couper la circulation du jour, ont été peinte de nuit et Jacqueline-la-débrouille nous veillait ; lorsqu’à 5h dans la pluie de novembre je lui dis : « Rentre Jacqueline, il gèle », elle me répondit «  Enfin tu sais, des nuits comme ça, il n’y en aura pas d’autres », avec le sourire dense de ceux qui ont vécu sur un trottoir et que le froid n’abat pas.
Nous étions là à peindre, tous les jours à toute heure pendant quelques jours ; nous y avons croisé ceux qui travaillent le matin, ceux qui sont soûls trop tôt, ceux qui se lèvent trop tard, et tandis que les fresques avançaient, nous écoutions toujours plus d’histoires, nous chuchotions par moment les nôtres, et tout ça a été dit et entendu là. Comment certains se prennent les pieds dans le tapis de la vie et s’en relèvent ou pas, comme d’autres s’impatientent, par quelle porte la drogue est entrée, et – de trop rares fois – par quelle fenêtre elle a été jetée pour de bon ; comment ceux qui vivent sous les rampes inventent de l’intime là où il n’y pas de privacité, le matelas confisqué ce matin, les maraudes qui réchauffent, les conflits qui éclatent à la vue de tous, la toilette là où c’est possible.
Les amis passaient et filait la patte. Les restaurateurs, les voisins nous arrosaient de café chaud. On m’offrit des petites médailles de vierge, de la vitamine C, des plats incroyables payés en ticket resto, sur un escabeau dressé en banquet, on nous taxait un peu, nous protégeait beaucoup. Nous nous sommes écoutés avec une tolérance miraculeuse pour l’étrangeté de chacun, et nous sommes pour un temps devenu une bande aléatoire dans la nuit parfois injuste des villes.

Nos peintures n’abritent personne ; mais il parait qu’il en rêvait. Dans nos peinture, on trouve un livre tente, les Landes où l’on vola la vie de si jeunes résistants, un brin de réalisme social, un pointe de kintsugi, une oreille pour les litanies nocturnes, un portrait passé d’un homme dont on ne savait pas encore qu’il deviendrait Neuneuil, les denrées précieuses et fragiles qui se gâtent aussi vite que nous, une accolade, la foule des temps passés, du tendre et je crois, du tragique aussi, et des mots collés là, comme pour dire à tous plutôt qu’à un.
L’adresse / Avis de passage
Dominique vivait là ; il y vivait si visiblement, si étroitement tissé dans le texte de la place, qu’il y recevait son courrier : « Neuneuil, parking Victor Hugo », ou « Neuneuil, station Vcub ». Pour que survive sa boite aux lettres , nous lui collons des nouvelles, des lettres et des rêveries. Il serait merveilleux que vous en fassiez autant.

ROUGE HARTLEY

Un projet du dehors par Rouge Hartley
Artistes invités : @nast.404 , @louisdeducla , @polen.kh
Coordination / Production : @anneso__33 , @crl.crts , ADGAC, Mairie de quartier Bordeaux Centre
Avec la participation de La Cloche et le soutien @peinturesunikalo et de @loxamgroup 

Photographies : Anne-Sophie Jean @benoit_cary et Brice Lafon


Découvrir les ateliers – Projet du dehors – ICI